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J’arrivai vers  mon cheval, tranquillement, sans rien demander à personne. Il était de biais, son beau croupion me faisant face, lorsqu’il tourna la tête vers moi – ils ont un long cou nommé encolure les canassons, ça leur permet de regarder derrière eux sans se bouger, un truc très pratique qu’il faudra breveter un jour qu’on aura le temps…

Bref, il me lança un regard las et une question qui pénétra mon cervelet en fulgurant : “Pourquoi êtes-vous si compliqués ?”

Alors, avec mon cheval, on se tutoie, enfin lui me tutoie, moi aussi en principe, quoique je lui dise vous des fois mais ce serait trop long à expliquer.

Donc quand il me parle comme ça en disant vous, il veut dire “vous les humains”. Je préfère préciser. C’est donc pas seulement moi, c’est vous aussi, Lecteur, vous qui êtes assis là, tranquille, à vous distraire à moindre frais. Je voudrais que vous sachiez que vous êtes concerné. Si vous lisez ces lignes en période de confinement et que vous avez du temps devant vous – et autour aussi tant qu’à faire -, je vous propose de faire une pause dans votre lecture et de réfléchir.

“Pourquoi êtes-vous si compliqué ? Pourquoi sommes-nous, humains, si compliqués ?”  Si vous trouvez une réponse, appelez-moi, je lui transmettrai, ça lui fera plaisir, d’autant que je ne sais pas si la mienne lui a donné entière satisfaction.

 

… Je fais une pause là pour ceux qui ont le temps de réfléchir….

 

Bref, j’arrivai comme ça à l’écurie, sans rien demander à un bipède ni à un quadri et tac : une attrape philosophique. Mais ce qui me frappa le plus, en sus de la question, ce fut sa grande tristesse. Vrai, ça m’a foutu une claque au moral, un gros coup de blues.

Mon cheval est un type qui ne se pose pas beaucoup de questions existentielles en général, ni en adjudant, ni en rien du tout. Il broute, il crottine, il taquine les juments et il accepte de temps en temps de me porter sur son dos pour balader en forêt.

Mais de temps en temps aussi, ça le prend comme ça, comme une poussée de fièvre, une crise de dent, il s’interroge sur l’absurdité du monde. Et il ne s’embarrasse jamais de formules du style tiens-bonjour-toi-comment-ça-va-il-fait-beau-hein ?-.

Les chevaux n’ont pas besoin de ce genre de circonlocutions apéritives. Je ne veux pas dire qu’ils n’ont pas de manières, ils en ont mais ça reste chevalin. Les chiens ne font pas des chats et les juments ne pondent pas des aristos.

Je dois aussi vous dire que mon cheval et moi, on vit séparés. Moi, dans un petit appartement en centre ville et lui, à la campagne. Il préfère. Il a un pré, un abri, des copains, que demander de plus ? Il gîte donc chez un fermier qui a mis au point un système extra pour s’enrichir sur mon dos et me mettre les nerfs en pelote : plus je lui donne de blé, moins il lui donne de foin. Je me fais un sang d’encre, il se fait un compte en or… Comme mon animal est du genre sensible, il se met la rate au court-bouillon au moindre stress. Un manque de bouffe ou d’eau, un nouveau copain d’écurie imposé sans préavis déclenchent chez lui des somatisations mystérieuses. Il s’exprime comme il peut et le véto est content. 

Mais il est beau, c’est ça qui le sauve – je parle du cheval, pas du véto -. Un bel alezan avec la tête blanche d’un qui boit dans son lait, des yeux de biche, une robe de soie cuivrée douce, si douce, et puis des allures de canapé, un galop de rêve… Je vous raconte tout ça mais le plus important n’est pas là, je veux dire, entre nous, c’est pas uniquement physique. Seulement, le côté sentimental, c’est toujours plus difficile de l’expliquer… Disons que j’aime être avec lui, rien que de le voir, je sens mon cœur qui bat, je sais pas comment il s’y prend, un vrai magicien du bonheur.

Il s’appelle Snowboy. Le gars de la neige. Il aime pas son nom, ça aussi il a fallu en discuter. J’ai dû lui expliquer que c’est un nom qu’il tient de son père, lui parler de ce que les éleveurs appellent une lignée. Il a eu du mal à saisir… On a fini par s’entendre sur Petit Poulet, c’est comme ça qu’il veut que je l’appelle. J’ai accepté, pour lui faire plaisir, mais seulement dans la plus stricte intimité… Ceux qui n’ont jamais eu de cheval ne peuvent pas comprendre.

Ce matin-là, lorsque je suis arrivée, j’ai vu que le fermier, pour pouvoir accueillir un cheval supplémentaire à l’écurie et plus d’oseille sur son compte, avait aménagé un box, dans l’enclos du mien, et l’avait complètement fermé. Dans cette sorte de caisse, il y avait un canasson qui tapait sur les planches en rythme, mais pas pour de rire. J’ai tenté de l’apercevoir entre deux planches disjointes. Il était pas content le bestiau, les oreilles plaquées sur la nuque, il écumait de rage. Il racontait un truc en morse, à coups de sabots. Snowboy comprenait, faut dire qu’il était le seul à l’écouter vraiment. L’histoire ne devait pas être à notre avantage, nous les humains, vu la question, aussi désemparée qu’abyssale, avec laquelle il m’avait réceptionnée.

Prise de court, j’ai bredouillé :

” Si on est compliqués, c’est parce qu’on est trop intelligents. C’est pas facile d’être un humain, tu sais…”

Je lui demande souvent d’être compréhensif à mon cheval. C’est vrai quoi, c’est pas facile…

Puis j’ai cherché dans l’écurie un bipède qui m’explique, parce que moi aussi je voulais comprendre ce qu’il racontait, ce cheval. La femme du fermier m’a dit, impressionnée, qu’il débarquait direct des Emirats. Pour elle qui n’est jamais allée plus loin que Majorque, en rêves, c’est le bout du monde. Et les émirs, ça fait frémir. Du pétrole, de l’or, on a tous lu Tintin…

Alors comme ça, il paraîtrait que le nouvel arrivant serait une sorte de star qui vaudrait son pesant de cacahouètes. Ce serait un quarter-horse aux origines excellentes, issu d’un élevage américain, rien que ça ! , un as de l’équitation western, un de ceux qui peuvent galoper au ralenti. Si, si ça existe : l’inventivité humaine est sans borne. Un de ces jours, vous verrez qu’on arrivera à leur faire danser la valse à ces bestiaux, et sur les pattes arrière, tant qu’à faire !

Il appartenait à une fan de western qui était mariée à un fan de finances qui travaillait pour une grosse firme qui lui avait proposé une super promo dans un pays riche. Alors ils étaient tous partis : le financier, la cowgirl et le mustang.

Le champion avait été mis dans une caisse dans la soute d’un avion et expédié à Dubaï où il avait été logé dans une écurie de premier choix avec les chevaux chics des émirs. On lui servait, dans une auge en plaqué or, du foin importé en jet privé de Camargue…

Un champion donc que sa cavalière, déguisée en poupée de cowboy, exhibait fièrement sous une selle rutilante, couverte de strass. Elle mettait des éperons à roulette en argent dernier cri qu’elle lui plantait accessoirement dans les flancs et avait choisi un joli mors très chic à levier, du style vas-y-que-je-t’arrache-la-goule-si-tu-files-pas-doux.

Ce que la fermière ne dit pas, parce qu’elle n’y pensait pas, c’est que le pauvre bourrin ne voyait plus l’ombre d’un arbre ni celle d’une herbe verte. Il ne sortait de son box que pour tourner une heure par jour au ralenti dans un manège climatisé. Il ne voyait ses potes qu’à travers les barreaux de son box, sans aucun contact, aucune gratouille possible… Un confinement à la Covid-19 en somme. Mais le fier mustang, le fils du vent, supportait mal de se retrouver en cage. Même dorée, même bien fraîche, même entouré de princes des sables, ces très jolis petits chevaux arabes que l’on pousse à coups de trique pour qu’ils courent plus vite dans les dunes. Les parieurs veulent gagner, les hommes s’amuser. Très beaux, très chers les pur-sang, que les émirs enferment, comme leurs nombreuses épouses, dans de jolies prisons.

Et puis, la nana était revenue en France, elle avait remis son canasson dans un avion et elle…

Elle, je m’en fichais, mais son dada était là à taper comme un dingue dans un caisson, et il jouait pas un air de jazz. Il voulait sortir, personne n’entendait ?

J’ai demandé :

” – Et il s’appelle comment ?

 – Fantastic Sensation ! ” m’a répondu fièrement la fermière, avec un accent américano-alsacien assez approximatif.

Tout un programme, ce nom ! Vous me direz, Petit Poulet, c’est peut-être pas beaucoup mieux…

J’ai demandé :

” – Et pourquoi vous l’avez mis dans ce box complètement fermé ?”

La fermière a senti ma critique, glissée sous la question. Elle a dit d’un ton mêle-toi-de-ce-qui-te-regarde-on-gardera-mieux-nos-moutons :

” – Pourquoi ? Mais parce qu’il est dangereux ! Tu l’entends pas taper comme un fou ? C’est comme ça depuis qu’il est sorti de l’avion !”

Je ne savais plus quoi dire, alors je suis retournée voir mon Poulet. Je l’ai brossé, caressé, câliné pour lui faire oublier un peu de la cruauté des hommes et comme on n’était pas d’humeur très folichonne, on est partis se balader à pied, côte à côte, comme deux amis.

En marchant, je ruminais l’histoire de Fantastic Sensation. Je cherchais une explication.

“- En fait, c’est une histoire d’amour, celle d’une femme qui aime tellement son cheval qu’elle l’emmène avec elle à l’autre bout du monde. Elle lui paie une piaule avec les princes des sables, une belle selle à paillettes… Lui l’aime sans doute aussi. Seulement voilà, ils ne partagent pas la même idée du bonheur. C’est parfois compliqué, l’amour, tu sais, mon Poulet…”

Snowboy n’a pas daigné répondre. Il marchait la tête basse, triste, ne regardant ni les pouliches au loin, ni les feuilles tendres des hêtres au bord du chemin.

Nous marchions et, le mouvement des pieds entraînant celui de la cervelle, nous cogitions. Soucieuse de trouver une réponse qui le satisfasse, je proposai :

” – Peut-être qu’un jour, la cowgirl, elle a compris que son champion était malheureux là-bas chez les émirs, sans un arbre, sans une herbe, peut-être que c’est pour ça qu’elle est revenue et qu’elle l’a amené ici. Maintenant, il sera libre, libre de sortir au pré avec des potes quand il voudra… Qui sommes-nous pour juger, Petit Poulet, qui sommes-nous ?”

Snowboy poussa plusieurs profonds soupirs en renâclant. C’est sa façon à lui de montrer qu’il partage mon point de vue. Et nous avons ainsi poursuivi, en silence, quoique de concert, notre promenade philosophico-forestière.

 

 

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Ceci est une histoire complètement vraie.
Alsace, septembre 2017

J’espère que ce livre vous donnera l’envie de devenir, vous aussi, agent en bonheur.
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